Préserver le patrimoine à l'ère numérique : le projet d'inclusion numérique de l'écriture bété

Une écriture qui n'est pas encore dans Unicode peut-elle quand même arriver sur les téléphones ? C'est la question à l'origine du projet d'inclusion numérique de l'écriture bété (Bété Digital Inclusion Project), que j'ai dirigé comme chercheur (Research Fellow) de la Script Encoding Initiative (SEI) de l'Université de Californie à Berkeley. Notre réponse : mettre de vrais outils entre les mains des gens — une police et un clavier — et observer attentivement ce qui se passe.
Une écriture créée en 1956
L'écriture bété a été créée en 1956 par l'artiste ivoirien Frédéric Bruly Bouabré. Elle associe des signes syllabiques et des idéogrammes, et devait servir à consigner les traditions orales et à transmettre le savoir au sein de sa communauté. Environ trois millions de personnes parlent les langues bété en Côte d'Ivoire, mais la langue n'est pas enseignée à l'école, et des rapports financés auparavant par la SEI montraient que l'écriture restait peu connue — même chez les Bété.

L'intérêt international a grandi ces dernières années : le Museum of Modern Art de New York a consacré une exposition à Bouabré en 2022, et l'écriture a fait l'objet d'une conférence principale au colloque Face/Interface de l'Université Stanford en 2025. Ces réseaux ont permis de réunir cette collaboration.
Une police et un clavier, avant Unicode
L'encodage d'une écriture dans Unicode prend du temps. En attendant, nous avons utilisé la zone d'usage privé (PUA) — une plage de codes que chacun peut utiliser — pour créer tout de suite des outils fonctionnels. À partir de mes recherches à l'Atelier National de Recherche Typographique (ANRT) de Nancy, j'ai dessiné les signes qui sont devenus une police utilisable, puis j'ai affiné une police bété PUA et une disposition de clavier avec la fonderie JamraPatel. L'application Bété Keyboard est disponible sur Google Play.
La SEI a réuni une équipe généreuse — Craig Cornelius, Charles Riley, Neil Patel, Tex Texin, Oreen Yousuf, Jesus MacLean, Deborah Anderson et Anushah Hossain — qui a apporté des grammaires et des enregistrements audio, des prototypes de claviers et d'applications de messagerie, des contacts locaux et une solide expertise de l'encodage. Mon rôle était de tout tester sur le terrain et d'écouter les utilisateurs, actuels et futurs.
Une exposition à l'Institut français
L'exposition « L'écriture bété – Héritage et avenir à l'ère numérique » s'est tenue à l'Institut français de Côte d'Ivoire, à Abidjan. On pouvait y voir des affiches et illustrations originales, des prototypes de polices, des démonstrations de l'application clavier et des œuvres des artistes Wissam Sayegh et Aly Mazeh inspirées de Bouabré. Parmi les visiteurs : amateurs d'art, passionnés de langues, responsables du ministère de la Culture, enseignants, étudiants et membres de la famille de Bouabré.

Des interviews sur Life TV et Life Radio ont fait découvrir l'écriture à des milliers de personnes, et France 24 a réalisé un reportage sur le projet.

Des enfants, une conférence et une famille
Deux écoles primaires — Le Nid de Cocody et IMS Ivory Montessori School — ont visité l'exposition pour des activités pratiques. L'enthousiasme des enfants a confirmé une conviction profonde : découvrir tôt son patrimoine nourrit la fierté culturelle. Nous souhaitons étendre ces ateliers aux écoles de tout le pays.

Le 18 février 2025, une conférence à l'Institut français a réuni artistes, chercheurs et étudiants autour des avancées de la police et du clavier, et des prochaines étapes : l'école, les plateformes numériques et l'encodage Unicode.

Nous avons aussi organisé des séances d'échange avec la famille Bruly Bouabré, avec les habitants de Zépréguhé, son village natal, et avec les visiteurs. Beaucoup ignoraient l'existence de cette écriture ; en la découvrant, ils voulaient l'apprendre. Ils ont aimé l'application et la police — mais ne comprenaient souvent pas encore comment l'écriture fonctionne. La leçon est claire : les outils ne suffisent pas sans supports d'apprentissage et guides simples.

La culture comme terrain commun
En Côte d'Ivoire, la promotion de la culture bété est parfois lue à travers un prisme politique, et certaines institutions ont hésité à la soutenir. J'ai choisi d'ancrer le projet dans l'art et la culture — un espace où le patrimoine peut être partagé par tous, au-delà des divisions.
Et maintenant
Trois priorités : développer l'enseignement par les plateformes en ligne, les écoles et les ateliers ; améliorer l'application et le clavier à partir des retours de la communauté ; poursuivre le travail avec la SEI pour l'encodage de l'écriture bété dans Unicode.
