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Une écriture qu'on ne peut pas taper est une écriture en danger

Adam Yeo · 25 octobre 2026 · 5 min de lecture

Quand on me demande pourquoi je dessine des caractères pour les écritures africaines, je réponds souvent par un test simple : essayez d'écrire un message dans votre propre écriture sur votre téléphone. Si vous n'y arrivez pas, votre écriture perd déjà du terrain — non parce que les gens ne s'y intéressent plus, mais parce que les outils qu'ils utilisent chaque jour ignorent qu'elle existe.

Une écriture née sur le papier

Le syllabaire bété a été créé en Côte d'Ivoire par l'artiste Frédéric Bruly Bouabré au milieu du XXᵉ siècle. Chaque signe représente une syllabe, et beaucoup viennent de dessins d'objets du quotidien. C'est à la fois un système d'écriture et un ensemble d'images — c'est précisément ce qui m'a attiré, en tant que designer et peintre.

Pendant des décennies, cette écriture a surtout vécu sur le papier : dans les carnets de Bouabré, dans des dessins exposés dans les musées du monde entier, entre les mains d'un petit cercle de personnes qui l'avaient apprise. Admirée, oui. Utilisée au quotidien, rarement.

Trois conditions pour une écriture vivante

Pour qu'une écriture soit utilisée aujourd'hui, trois choses doivent exister ensemble. D'abord une norme : les caractères doivent être encodés dans Unicode, pour que chaque téléphone et chaque ordinateur reconnaisse un signe comme le même caractère. Ensuite une police : des caractères bien dessinés, lisibles en petite taille sur un écran. Enfin une communauté d'usage : des écoles, des artistes, des familles et des institutions qui écrivent réellement avec.

S'il en manque une seule, l'écriture reste dans les archives. C'est pourquoi mon travail sur le bété va de la table à dessin aux comités techniques : de mes recherches à l'Atelier National de Recherche Typographique de Nancy jusqu'au document de travail soumis au comité technique d'Unicode en 2023 avec des collègues de la Script Encoding Initiative.

Ce que dessiner une police veut vraiment dire

Dessiner une police pour une écriture comme le bété, ce n'est pas recopier des signes manuscrits. Chaque glyphe doit être redessiné pour que l'ensemble soit cohérent : même graisse, même rythme, même logique de courbes et de fûts. Les signes doivent rester reconnaissables pour ceux qui les connaissent, tout en devenant lisibles sur un téléphone. Chaque décision est un équilibre entre fidélité à la source et exigences du caractère numérique.

Ce travail apprend aussi l'humilité. Une écriture porte la mémoire de ceux qui l'ont faite. Le typographe ne la possède pas : il la sert.

Pourquoi c'est important au-delà du bété

Partout en Afrique, beaucoup de langues et d'écritures sont encore mal prises en charge par les outils numériques : lettres manquantes, accents erronés, polices qui ne s'affichent pas. Chacun de ces manques dit silencieusement aux jeunes que leur façon d'écrire n'a pas sa place dans le monde moderne. La typographie peut dire le contraire.

C'est aussi pour cela que j'enseigne. À l'Université de Bondoukou, et désormais au Centre ACDI Bondoukou, je veux que les étudiants comprennent que les lettres de leurs écrans ont été dessinées par des personnes — et qu'eux aussi peuvent dessiner les lettres de leurs propres langues.

Une écriture qu'on peut taper peut être enseignée, partagée, recherchée et aimée à nouveau. C'est l'objectif : non pas garder les écritures africaines derrière une vitrine, mais les remettre entre les mains des gens.

Dr Adam YeoEnseignant-chercheur en design graphique, Université de Bondoukou, Côte d'Ivoire